Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Publié le 7 juillet 2023

Figure singulière du paysage chorégraphique français, la danseuse et chorégraphe Martine Pisani signe ses propres créations depuis plus de trente ans. Vers la fin des années 90, suite à l’annonce de sa sclérose en plaques, elle se retire de la scène et continue de travailler hors du plateau. À l’invitation de l’artiste et performeur japonais-autrichien Michikazu Matsune, elle remonte sur scène pour la première fois après vingt-sept ans d’absence. Accompagné de Theo Kooijman, le duo plonge ensemble dans leurs mémoires et leurs archives respectives. Considérant le temps qui a passé et les corps d’aujourd’hui, Martine Pisani et Michikazu Matsune mettent en relation leurs histoires personnelles pour inventer de nouvelles fictions, un espace imaginaire où interagissent leurs souvenirs et des événements constitutifs de leurs parcours respectifs. Dans cet entretien, les deux artistes reviennent sur leur rencontre, partagent les rouages de leurs recherches et le processus de création de Kono atari no dokoka (Quelque part par ici).

Martine, vous développez votre propre travail depuis plus de trente ans. Après plusieurs pièces, on vous diagnostique en 1996 une sclérose en plaques qui limite progressivement vos mouvements. Vous avez fait le choix de quitter la scène et de travailler désormais hors du plateau. Comment ce handicap a-t-il déplacé votre rapport à la danse, à votre pratique et votre recherche artistique ?

Martine Pisani :
Quitter la scène n’a pas été un choix. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. La maladie est chronophage et amène à faire des choix petit à petit, le mien a été de faire comme si tout allait bien, le titre du spectacle L’air d’aller (1998) vient de là. Le handicap m’a fragilisée tout en me donnant une force, comme si j’avais un secret. Mon rapport à la danse est resté identique. Les matériaux que je questionnais depuis toujours sont devenus comme prémonitoires : un corps incertain, ne pas marcher droit, faire des détours, le déséquilibre, être perdu, les chutes, l’état de fatigue, etc. J’ai continué à danser à travers le corps des interprètes avec qui je travaille. Le travail de transmission s’est poursuivi principalement par la parole. J’aime retrouver les mêmes danseurs d’un projet à l’autre, l’état d’esprit propre à mon travail s’est donc développé naturellement dans l’équipe entre les anciens et les nouveaux interprètes au fur et à mesure des créations. Avec Michikazu Matsune, ma recherche s’est ouverte à de nouvelles réflexions que je n’avais jamais considéré dans mon travail, plus intimes, liées à ma propre histoire.

Pourriez-vous retracer la genèse de ce nouveau projet avec Michikazu ?

Martine Pisani :
J’ai rencontré Michikazu Matsune pour la première fois à Paris où nous étions tous les deux programmés dans le même festival. Je l’ai retrouvé ensuite à Vienne en 2006 durant un laboratoire au Tanzquartier que j’avais intitulé « only words » auquel je l’avais invité avec une équipe de danseurs, d’écrivains et de plasticiens. Nos chemins se sont croisés ensuite ça et là, à l’occasion de festivals où l’un ou l’autre était programmé. En 2018, je suis allé voir un de ses spectacles au Centre national de la danse à Pantin et nous avons repris contact. En 2021, Michikazu m’a proposé une collaboration pour un nouveau projet autour de mes premières pièces créées dans les années 80/90. Depuis, je m’amuse à appeler Michikazu mon « deus ex machina » car il m’a proposé cette collaboration au moment où je n’avais plus vraiment le désir de faire encore un spectacle.

Michikazu, qu’est-ce qui a motivé cette proposition de collaboration ?

Michikazu Matsune :
En présentant un de mes solos au CN D en 2018, j’ai remarqué qu’il y avait une personne en fauteuil roulant tout devant sur le côté. Après le spectacle, cette personne est venue me saluer et j’ai eu la surprise de voir Martine, accompagnée de Theo ! Nous n’avions pas eu de contact depuis près de dix ans et étions heureux de nous voir. Je ne savais pas que Martine avait été malade. Je me suis rendu compte qu’en fait, je ne savais presque rien d’elle, si ce n’est que j’avais vu quelques-unes de ses œuvres au milieu des années 2000, que j’ai beaucoup aimées. Je voulais en savoir plus sur ses histoires. En 2021, j’ai commencé à rendre visite à Martine et Theo avec l’intention de développer un travail ensemble. Pour moi, un chorégraphe qui perd progressivement la capacité de bouger est en soi une histoire très forte. Martine a souvent exprimé l’idée qu’elle continue de danser à travers les corps des personnes avec lesquelles elle travaille. Je suis ému et honoré de savoir que je participe à cette permanence.

Martine, avec Quelque part par ici, vous remonter pour la première fois sur scène depuis 1996…

Martine Pisani :
Je n’avais pas spécialement envie de remonter sur scène mais j’ai répondu à la proposition de Michikazu qui voulait absolument que je sois sur le plateau avec lui. J’ai bien voulu me prêter au jeu et voir jusqu’où je peux aller. Je souhaite être sur scène comme je suis, c’est-à-dire comme danseuse, pas comme actrice. Mon handicap n’est pas le sujet de ce spectacle mais comment faire avec ? Comment être sur une scène dans mon état actuel, c’est-à-dire dans une chaise roulante ? Je n’ai jamais eu envie d’exposer ma situation aux regards…

Michikazu Matsune : Je suis heureux que Martine ait accepté de revenir sur scène, après vingt-sept ans ! Dès le début, j’ai eu envie que Martine soit présente sur scène, avec nous. C’était pour moi une des motivations de ce projet.

Quelque part par ici est une traversée des premières pièces de Martine, de 1984 à 1996. Comment votre intérêt s’est-il focalisé sur cette période en particulier ?

Martine Pisani :
C’est encore une proposition de Michikazu, qui avait envie de mieux connaître ma manière de travailler et de plonger dans les archives de cette période. Il y a quelques images, mais il reste beaucoup de zones d’ombre. La mémoire a effacé pas mal de choses même si en creusant les événements reviennent en partie. On part de mes débuts, mais on aborde surtout des sujets et des anecdotes de la même période, la danse des années 80 et 90, ma rencontre avec le peintre néerlandais Theodoor Kooijman, la révélation d’une maladie, des haïkus, quelques reconstructions de la danse et même un feu d’artifice… J’ai souhaité élargir ces souvenirs à quelque chose de plus universel et contemporain, d’amener le passé à maintenant, quelque part par ici.

Michikazu Matsune : Les premières œuvres de Martine m’ont beaucoup intrigué, ainsi que les circonstances qui les entourent. Je me suis particulièrement intéressée à la période où Martine dansait ses propres pièces, c’est-à-dire entre sa première œuvre À mon gré, un solo de 1984 qui combine paroles et mouvements, jusqu’à son quatuor Là où nous sommes créé en 1996, qui contient un solo de Martine dansée sur un enregistrement d’elle-même en train de chanter. Là où nous sommes a été la dernière œuvre dans laquelle Martine a dansé sur scène – et également la première fois où Theo monte sur scène… Cette pièce est un moment charnière pour leur carrière et leur vie.

Martine, comment avez-vous vécu cette plongée dans votre passé ?

Martine Pisani :
À vrai dire, je ne l’ai pas toujours vécu avec plaisir. Travailler sur une période maintenant lointaine fait réaliser le temps qui passe… Vieillir et être limité dans mes mouvements est souvent dur. Partager aussi frontalement ce que j’ai longtemps voulu garder pour moi renforce cette réalité. Mais j’aimerais que le public voie à travers nos histoires un autre monde que le mien, plus léger, plus musical, plus universel.

Vous avez travaillé à partir de souvenirs, d’images d’archives et surtout des carnets de l’époque… Comment avez-vous initié le travail de recherche avec Theo Kooijman ?

Martine Pisani : Theo Kooijman est depuis longtemps un proche collaborateur de mes projets et vu qu’il est aussi mon partenaire de vie il était évident pour moi de l’impliquer dans ce projet. Nous avons commencé par passer beaucoup de temps tous les trois dans notre cuisine, pour regarder ensemble des archives, parler, manger et écrire… Nous avons n parlé de notre vie quotidienne, des histoires de tous les jours, des liaisons entre la France et le Japon, de la nourriture, de nos rencontres, de nos histoires personnelles… Partager tous ces matériaux n’a pas été toujours évident. En général, mon travail n’est pas narratif et se base sur l’écriture du mouvement… Ma vie personnelle et mes problèmes de santé ne sont pas des sujets que j’aborde normalement. Mais avec Michikazu, j’ai bien voulu jouer le jeu ! 

Michikazu Matsune : Les carnets de Martine sont remplis de ses textes manuscrits, de descriptions de mouvements et d’idées, de dessins et de vieilles photographies. Son écriture est petite et difficile à lire. Certains dessins sont comme des codes qu’elle seule peut comprendre. D’une part, notre projet porte sur ce qui peut être archivé et reconstruit, puis d’autre part, sur ce qui s’est estompé avec le temps, sur l’impossibilité de préserver et de se souvenir. Pour nous, une notion importante dans cette recherche a été la fiction : ce qui est perdu doit être imaginé.

Quelque part par ici explore et met en relation vos vies respectives, croise vos différentes géographies et chronologies. Comment avez-vous fictionné cet espace imaginaire où interagissent vos histoires personnelles ?

Michikazu Matsune : Un jour, durant une séance de travail, Martine m’a dit qu’elle avait toujours rêvé de visiter le Japon. Ce soir-là, une idée m’est venue : pourquoi ne pas y aller en imagination et y présenter cette recherche ? Le lendemain matin, lorsque j’ai fait part de cette idée à Martine et Theo, j’ai clairement vu leurs yeux briller ! Bien que nous soyons en France, nous allons faire comme si nous étions au Japon, et plus précisément à Kobe, ma ville natale. Il s’agit d’un voyage vers les premiers travaux de Martine, vers nos années 1980 et 1990, un retour vers mon passé, notre passé. Par exemple, j’ai apporté durant le processus de recherche une photographie prise pendant mon enfance, à cette même période, où je suis en train de nager à la plage avec ma famille. C’est de cette manière que nous avons mis en relation nos archives, tricoté ensemble notre histoire respective et inventer de nouvelles fictions. Notre avons eu l’idée de faire interagir des événements passés depuis notre perspective aujourd’hui : nous interprétons par exemple avec Theo Kooijman d’anciennes danses de Martine sur la plage de Kobe où j’allais enfant. Durant le processus, j’ai aussi découvert que Martine est passionnée de haïkus. Elle possède plusieurs livres de haïkus qui portent les traces de ses lectures. Quelques poèmes japonais écrits entre le XVIIe et le XIXe siècle sont présents dans la pièce. Ces poèmes d’un autre temps ont tissé des liens surprenants entre nos vies et nos géographies. Curieusement, les cigales sont des protagonistes récurrents dans les anciens haïkus, et nous étions ravis de découvrir que le son intense des cigales nous est familier à la fois dans l’Ouest Japon, où j’ai grandi, et dans le sud de la France, comme à Marseille, où Martine a grandi, et à Avignon, où ce projet va être présentée pour la première fois. L’imagination et la fiction sont de grandes sources d’inspiration, qui agissent comme le miroir de nos réalités.

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